La mission d’Altruisme Efficace France

Peter Singer intervenant lors du lancement d'Altruisme Efficace France à la Sorbonne.

Quelle mission avons-nous fixée à notre jeune association, Altruisme Efficace France ?

La définition que nous en avons retenue est la suivante : faciliter l’orientation de ressources vers les actions altruistes les plus bénéfiques sur la base d’une réflexion rationnelle sur les fins et sur les moyens.

Cette formulation quelque peu aride reflète certaines idées qui nous semblent importantes.

Pour commencer, de quelles ressources parle-t-on ? De ressources financières, tout d’abord. Beaucoup d’entre nous, vivant dans des pays parmi les plus riches de la planète, ont pris conscience qu’ils pouvaient consacrer une part plus importante de celles dont ils disposent pour aider les autres, sans pour autant affecter significativement leur mode de vie. Mais le temps et les compétences dont nous disposons sont aussi des ressources que l’on peut utiliser à bon escient : on peut ainsi choisir d’avoir une activité bénévole, ou intégrer dans ses choix de carrière le fait d’aider les autres. Une carrière représente habituellement plusieurs dizaines de milliers d’heures de travail, bien les employer peut faire une différence considérable.

Qu’entend-on par “les actions altruistes les plus bénéfiques” ? C’est une question que l’on ne se pose pas nécessairement, car on pense souvent avoir une idée claire de ce qui est souhaitable : réduire la pauvreté ou faire reculer certaines maladies, par exemple. Mais sommes-nous certains qu’il n’existe pas d’autres problèmes qui mériteraient aussi notre attention ? Une manière d’y réfléchir peut être de se demander s’il existe, au-delà de ces types d’interventions dont l’opportunité nous semble avérée, des objectifs plus fondamentaux, des fins ultimes dont ils ne seraient que les moyens. Si c’est le cas, on peut alors se demander si d’autre moyens existent pour les atteindre, peut-être moins intuitifs, mais de ce fait peut-être indûment négligés. Cette réflexion sur les fins permet ainsi de comparer différents usages possibles, potentiellement très différents les uns des autres, de nos ressources. C’est pourquoi elle est partie intégrante de notre mission.

Attardons-nous un instant sur ce point. L’altruisme efficace trouve sa source dans une des questions les plus anciennes, qui fonde la philosophie morale : que dois-je faire ? À cette question existe une pluralité de réponses possibles, correspondant à différentes familles de pensée. Certaines renvoient à des règles morales préétablies : par exemple, s’abstenir, sauf exception elle-même préalablement établie, de violer certains droits attribués aux individus, comme le droit à la vie. On parle à leur sujet d’éthique déontologique. D’autres renvoient à la conformité de nos intentions à certains traits de caractère : par exemple, l’honnêteté. On parle à leur sujet d’éthique des vertus. D’autres, enfin, renvoient à l’évaluation des conséquences des actions que nous envisageons de mener. On parle à leur sujet d’éthique conséquentialiste. Suivant cette approche, on choisira les actions dont les effets attendus sont les plus souhaitables. Ce cadre de pensée semble particulièrement intéressant dans une optique altruiste : si l’on souhaite aider les autres, n’est-il pas naturel de chercher à s’assurer qu’on les aide réellement ?

(Précisons qu’être guidé par les conséquences prévisibles des actions envisagées n’implique pas de n’accorder aucune importance aux règles ou aux vertus. On peut en effet, en vue d’obtenir de meilleures conséquences, choisir de promouvoir certaines règles ou certaines vertus, et leur reconnaître une grande valeur. Mais dans ce cadre, cette valeur résidera uniquement dans les conséquences qu’elles engendrent.)

Reste à déterminer, entre différents “états du monde” possibles résultant de différentes actions envisagées, lequel nous semble préférable. Il faut pour cela tenter de répondre à une question fondamentale : qu’est-ce qui a de la valeur en soi, non pas en tant que moyen mais en tant que fin ?

Etant donné la complexité de cette question, nous n’avons pas cherché à y répondre dans la définition de notre mission. On peut cependant noter qu’il existe parmi nous un consensus sur le fait de considérer que, toutes choses étant égales par ailleurs, un état du monde où la quantité de souffrance est moindre est préférable, et qu’il s’agit là d’un critère important. Il semble également consensuel parmi nous que les individus concernés ne doivent pas être exclus de notre cercle de considération morale sur la base de critères arbitraires comme leur position dans l’espace ou dans le temps, ou leur espèce. En d’autres termes, on se préoccupe des individus qui vivent dans notre pays, mais aussi de ceux qui vivent à l’autre bout du monde, des individus qui vivent aujourd’hui, mais aussi des générations futures, et des membres de l’espèce homo sapiens, mais aussi des membres d’autres espèces.

Sur ce socle commun il est ainsi possible de dégager un objectif consensuel, sans en exclure d’autres, pour orienter l’action d’Altruisme Efficace France : celui de réduire la souffrance qui existe aujourd’hui dans le monde ou qui pourrait exister à l’avenir, quelles qu’en soient les victimes, humaines ou non humaines.

Qu’il s’agisse de fins ou de moyens, de valeurs ou de données empiriques, les questions abordées sont complexes, et passer concrètement à l’action peut être difficile. C’est pourquoi l’un de nos principaux moyens d’action consiste à animer une communauté de personnes partageant le même désir d’aider les autres, et leur offrir un espace de réflexion, d’échange et de coordination.

Devenir membre d’Altruisme Efficace France, c’est rejoindre cette communauté.

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